Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
21 avril 2012 6 21 /04 /avril /2012 08:11

Prison: Le choc des communautés

 

Une enquête de Flavien OSANNA


Depuis 2008, les détenus comoriens sont transférés massivement de la prison de Majicavo à Mayotte au centre de détention à responsabilité du Port. Des clandestins sans ressources et loin de leurs familles. Ils sont aujourd'hui près d'une centaine à vivre au beau milieu de la population pénale réunionnaise. Une cohabitation difficile dans un cadre surprenant...


prisoncomorien1.jpgDes cases colorées, des jardins... Le décor a des allures de carte postale pour taulards. Au milieu des potagers, 284 détenus vaquent librement à leurs occupations. Ils ont la clé de leur box ! Pas de mirador à l'horizon, les gardiens patrouillent seulement à trois dans la cour. Dans cette drôle de prison (voir ci-dessous), certains travaillent quand d'autres palabrent sous les manguiers ou jouent aux dominos. Ici, les longues peines côtoient les petits délinquants, et depuis peu les clandestins.

Ces derniers arrivent par vagues intenses de Majicavo, la prison mahoraise surpeuplée qui ne sait plus quoi faire d'eux. Actuellement, près d'une centaine de Comoriens sont enfermés au centre de détention à responsabilité du Port. Tous ou presque sont des pilotes de kwassa-kwassa, ces barques de fortune transportant des misérables en quête de l'eldorado. Jugés à Mayotte, ils purgent une peine de trois à quatre ans à La Réunion quand ils sont en situation de récidive. « On les affecte au régime semi-ouvert du CDR dit aussi quartier haut, car cette population ne présente pas de problèmes de discipline particulier » explique Pierre Oddou, le directeur du centre de détention du Port.

Ces Comoriens, principalement originaires de l'île d'Anjouan, ont emmené dans leurs valises un mode de vie que les Réunionnais ne connaissaient pas. Le premier surveillant Baret raconte. « On avait beaucoup de mal à se comprendre au début, il a fallu faire un gros travail d'explication ». Un peu gêné, il poursuit. « Ces gens n'utilisent pas de papier mais de l'eau quand ils font leurs besoins. Les autres détenus se sont plaints à cause des saletés laissées ». Dépossédés de leur culture d'origine, les nouveaux arrivants ont mis un certain temps à s'adapter. La peur de l'autre a généré des violences verbales et parfois même physiques. « Il y a eu un repli naturel des deux côtés. La prison est un monde de souffrance où la culture de la parole n'est pas toujours présente. Un conflit devient vite exacerbé.», témoigne l'aumônier catholique Joséphine.

Pour Eric*, joueur de pétanque, les Comoriens n'ont rien à faire ici : « Si deux ou trois arrivent, c'est bon, mais là il y a un problème. Le Réunionnais perd un peu de sa culture », constate-t-il. Comme n'importe quel détenu étranger, les Comoriens se regroupent pour faire face aux discriminations.

Un mode de vie communautaire

A la cantine, les « sans porc » passent les portes en premier. Au menu du jour : riz, grain, rougail et dindonneau. Pour les autres, ce sera rougail saucisses. De confession musulmane, les Comoriens mangent dans leur coin avec les mains comme le veut la tradition religieuse. Très souvent, ils ajoutent du manioc ou de la banane dans leur gamelle et n'hésitent pas à récupérer le « rab » des Réunionnais pour le cuisiner ensuite dans leur box. En général, on ne s'attarde pas trop au réfectoire. La salle de culte le vendredi après-midi affiche complet.

L'imam M'Bae s'en réjouit. « Quand j'arrive, ils m'attendent déjà tous. Je fais l'appel doucement pour ne pas déranger les autres détenus dehors. Ensuite on prie. » Chez eux, la fibre communautaire s'est forgée dès leur plus jeune âge sur les bancs de l'école coranique. « Si jamais on en touche un, on touche tout le lot.», observe le Capitaine Zaanou, adjoint du chef de détention. Bernard, l'ancien qui jardine dans son coin, a lui aussi son avis. « Ils mangent ensemble, ils vont tous à la prière avec leurs habits. Chacun a sa façon de vivre, on ne peut rien y faire. »

Dans ce quartier, les détenus ont le droit de cultiver la terre. Des pieds de maniocs fleurissent un peu partout devant le Bâtiment A. Derrière, les pilotes de kwassa-kwassa ont l'habitude de se retrouver autour d'une table en bois. Le groupe compte dans ses rangs quelques leaders qui prennent souvent la parole. Mouhamadi, un détenu à la carrure solide joue le rôle d'interprète pour ses frères . « Le bâtiment A, c'est pour conserver notre culture. On est différent » indique-t-il.

prisoncomorien2.jpgLa loi pénitentiaire oblige un traitement égal de tous les détenus. Mais face à une montée de la violence, la direction a créé un pavillon spécifiquement comorien. « Nous avons pris l'initiative de les mettre ensemble, car il y avait au début des bagarres quotidiennes avec les Réunionnais » reprend le Capitaine Zaanou.

Au final, sur la centaine de Comoriens présente au CDR, une vingtaine vit dans le bâtiment A et constitue aujourd'hui le noyau dur de la communauté. « C'est royal pour eux ! Ils peuvent manger à leur faim, travailler, envoyer des mandats » s'exclame le premier surveillant Baret. Les Comoriens ne regrettent sans doute pas Majicavo où ils étaient entassés à quarante dans une cellule. Au- delà de ce confort tout relatif, ces jeunes hommes ont laissé femmes et enfants derrière eux.

Rupture totale avec la famille

Contrairement à leurs camarades Créoles, les Comoriens ne reçoivent aucune visite, ce qui pèse sur leur état de santé. « On retrouve des maladies psychosomatiques qui entraînent des douleurs abdominales comme chez les migrants maliens en métropole » note Olivier Gillodes, psychiatre au service médico- psychologique régional (SMPR).

Aussi, l'imam M'Bae n'endosse pas uniquement le rôle de prêcheur ou de traducteur. Il intervient auprès de quatre- vingt cinq familles comoriennes. « Je les appelle régulièrement pour les rassurer. Au pays, on pense que c'est Guantanamo ici .» Presque tous analphabètes, le téléphone devient le seul moyen de communiquer pour les Comoriens. Le SPIP (Service pénitentiaire d'insertion et de probation) leur fournissait avant des cartes prépayées d'un montant de dix euros par mois. Des cartes qui n'existent plus aujourd'hui faute de moyens. Les détenus comoriens ont trouvé la parade. Le bureau de l'assistant social sert de cabine gratuite. Une tolérance pour éviter que la marmite n'explose.

Devant la porte, c'est la cohue. Ils sont des dizaines à taper du poing. La solidarité ne tient plus lorsqu'il s'agit de passer un coup de fil.

Certains inventent des histoires pour pouvoir appeler. D'autres non, comme Adama, 21 ans, qui souhaite joindre son père dont il n'a plus de nouvelles. Mais ce dernier ne répond pas. L'Anjouanais tombe finalement sur son frère. Il lui annonce que leur père est mort il y a trois jours. « C'était un homme malade » confie le détenu. Sans cet appel fortuit, Adama ne l'aurait sans doute jamais su. Ce cas loin d'être isolé pointe du doigt l'incapacité de l'administration pénitentiaire à maintenir les liens familiaux. Le reste de la population locale dénonce de son côté un régime de faveur. « Le Comorien est comme une espèce protégée parce qu'il n'a ni parloir, ni permission de sortie », lance Thierry, incarcéré depuis six ans. Selon David Calogine, secrétaire général de l'Union fédérale autonome pénitentiaire à La Réunion, les Comoriens sont surtout favorisés à l'embauche. « Il y a un ratio important de ces détenus sur certains types de postes proposés en prison comme les espaces verts ou les auxiliaires bâtiment ».

Expulsés à leur sortie

Le turbin alimente les jalousies. La liste d'attente est longue, entre six et douze mois. « Au départ, on voulait aider cette population étrangère qui compte énormément d'indigents. On ne l'a pas fait car cela aurait été très mal vu », évoque Bertrand Rakoteaumamonjy, le gradé responsable de l'atelier travail et formation. Sur soixante-quinze postes disponibles au CDR, une trentaine sont attribués aux Comoriens. Toutefois, la barrière de la langue les freine terriblement. « Ils ont acquis quelques compétences de base en français. C'est plus facile pour eux d'apprendre le créole au contact des autres détenus » révèle Jean Sauget, professeur des écoles spécialisé.

Frappés de l'interdiction temporaire ou définitive du territoire français, les clandestins ne peuvent prétendre à la D128 qui autorise un détenu à travailler à l'extérieur de l'enceinte. Ils n'ont d'autres choix que d'occuper des postes au service général. Si on les retrouve souvent aux espaces verts, c'est parce qu'aucune formation particulière n'est demandée. Les salaires varient entre trois cents et six cents euros. Les Comoriens dépensent tout leur argent dans le téléphone ou dans les mandats

envoyés à la famille. Une fois dehors, pas de réinsertion possible ; ils sont expulsés dans leur pays.

prisoncomorien3.jpg« On a déplacé le problème » Mêmes si les tensions persistent, Réunionnais et Comoriens apprennent à vivre ensemble. Johnny Hertereau, directeur du quartier haut: « A leur arrivée, je n'ai pas eu peur de gérer les deux communautés. Je savais que ça n'allait pas trop mal se passer connaissant la mentalité réunionnaise », rapporte-t-il. Les parties de football sur un bitume brûlant en témoignent. « On mélange les équipes, les mauvais coups sont bannis. Cela se passe bien avec eux. », décrit Pierre le Saint-Paulois avant d'ajouter : « Il y en a trois dans mon bâtiment. Parfois, ils cuisinent des bouts de manioc et nous font goûter !»

Tout comme la prison de Majicavo, le CDR du Port n'est pas préparé à accueillir autant de sans- papiers. Soyfoudine Abdou Razak, ancien chargé de communication du Conseil Général de Mayotte : « On a tout simplement déplacé le problème. Ce sont les Réunionnais qui payent désormais. » En restructuration, la prison mahoraise devrait faire peau neuve d'ici 2014. Cela ne signifie pas pour autant l'arrêt des transferts de ressortissants comoriens. Le noeud du problème concerne directement la politique française en matière d'immigration. Depuis 1995, le visa Balladur restreint la circulation des personnes et des biens entre Mayotte et ses trois îles sœurs. Les pilotes de kwassa- kwassa interceptés dans les eaux territoriales de l'île aux parfums sont interpellés pour séjour irrégulier et jugés ensuite par une juridiction française. Ce qui serait contraire au droit international, selon l'Union africaine. Pour Maître Mihidoiri Ali, avocat spécialisé en droit des étrangers au barreau de Saint-Denis, on se trouve dans une situation entachée d'illégalité : « Les Nations unies ainsi que toutes les organisations internationales considèrent Mayotte comme un territoire annexé par la France. On ne peut donc pas criminaliser un Comorien qui tente de s'y rendre. Rentrer chez soi ne constitue pas une infraction... » Dans cette optique, les clandestins comoriens incarcérés au Port seraient détenus illégalement...

Flavien OSANNA

* Les prénoms des détenus ont été changés


 

Le CDR : Un régime semi-ouvert

Ce modèle de prison village est une exception française, au même titre que le centre de détention de Mauzac près de Bordeaux. Au Port, il existe trois régimes différenciés ; « prenant en compte la personnalité, la dangerosité, et les efforts en matière de réinsertion du détenu », d'après la loi pénitentiaire de 2009. Un texte flou qui laisse toute latitude à l'administration pour classer ses prisonniers.

Une commission pluridisciplinaire unique se réunit toutes les semaines pour discuter des affectations. Les individus jugés turbulents sont enfermés au CDC (Centre de détention contraint), à côté du CDI (Centre de détention intermédiaire). Enfin le CDR (Centre de détention à responsabilité) accueille les condamnés qui ne présentent pas d'agressivité.

D'une capacité de 310 places, le CDR construit en 1976 est le plus grand des trois quartiers. 12 bâtiments chacun dotés de 26 box individuels d'environ 7 m2, d'une cuisine commune avec évier, d'un réfrigérateur et de deux plaques chauffantes. Chaque détenu dispose de la clé de son box, peut travailler, suivre des formations ou se promener librement dans la cour qui ressemble à un vaste jardin.

Dès l'origine, cet établissement a une vocation agricole : on y assure la culture et la récolte mangues, brèdes, aubergines, ou citrouilles. Contrairement à un régime de détention classique, le détenu se rend lui même à ses activités. Un système d'interphone le prévient lorsqu'il est demandé quelque part, chez le médecin par exemple. Déjeuner 11h30, et dîner 17h30; la population pénale est alignée en plein air pour l'appel nominatif avant d'entrer dans la salle de réfectoire. A 18h30, les gardiens ferment tous les bâtiments et les rouvrent le lendemain à 6h30. Au moindre écart de comportement, direction le régime contraint du quartier bas surnommé « Bagdad ».


 

Des Comoriens presque tous analphabètes

« Aujourd'hui, on apprend le vocabulaire de la maison pour ceux qui souhaitent travailler à l'atelier de construction », chuchote Nathalie Cerneaux. Le cours s'appelle « sensibilisation à la langue française » et se destine au public comorien. Un enseignement inédit pour les quelques détenus présents mais également pour leur professeur. « J'ai suivi une petite formation de trois semaines en shimaore. Et là, ils se moquent de moi à cause de mon accent ! » plaisante la jeune Créole. Si certains se débrouillent mieux que d'autres, la plupart n'ont jamais mis les pieds à l'école. « La prononciation en français leur pose problème ainsi que les repères spatiaux comme la gauche, la droite,ou en haut, en bas. La première fois, ils ont pris leur cahier à l'envers et ont écrit dans le mauvais sens », explique Nathalie Cernaux, qui entame sa seconde année au CDR. « Ils sont très respectueux comme nous pouvions l’être à l’époque avec le professeur. On sent leur envie d’apprendre. A la fin, je leur remets un petit diplôme d’initiation à la langue française ; ils sont fiers. » Même si parfois, elle ne peut s'empêcher de penser au détenu qui se cache derrière l'étudiant modèle : « Je ne cherche pas à savoir ce qu'ils ont fait. Ils ont peut-être commis des actes durs mais c’est ce qui se passe là qui est intéressant ».

Les Comoriens vont en classe à défaut de trimer. Ne rien faire de la journée est une honte pour eux. « J'ai travaillé un peu dans le bâtiment, puis je me suis retrouvé sans rien par la suite. J'ai préféré revenir à l'école pour apprendre la langue », dit Ahmed *. Premier tremplin vers la réinsertion, l'action pédagogique demeure ponctuelle en prison. Nathalie Cernaux n'intervient qu'une fois par semaine au CDR, où seul un enseignant permanent s'occupe d'une centaine de détenus. Difficile d'avoir un véritable suivi des élèves.

* Prénom d'emprunt

Repost 0
Published by futurs.journalistes.974 - dans Enquêtes
commenter cet article
21 avril 2012 6 21 /04 /avril /2012 07:56

Fous mahorais en transit à La Réunion

 

À Mayotte, comme partout, il y a des fous. Mais l’île aux parfums manque de structures et de personnels pour soigner les plus dangereux. Ils sont évacués vers la métropole ou vers La Réunion. Dix patients en moyenne sont accueillis chaque année par les psychiatres réunionnais. Objectif : les soigner et les renvoyer chez eux. Justement, le retour, parlons-en.

 

Une enquête d'Agnès FARRUGIA

 

dessinfous.jpg« S., 8 ans, n’est pas scolarisable. Auto-mutilations, refus de porter des vêtements, incapacité à communiquer. La petite fille serait habituellement enchaînée par sa mère qui nous a demandé de lui faire une piqûre pour la tuer. Les traitements traditionnels ont échoué malgré le sacrifice de quatre cabris. Diagnostic : profil de psychose autistique. Relève d’une prise en charge institutionnel intensive ». Voici un extrait du rapport de 365 pages établi par la première mission d’évaluation psychiatrique en 1993. Cette petite fille a été envoyée à La Réunion pour y être traitée, une petite fille finalement atteinte d’un autisme léger.

Mayotte et la psychiatrie, c’est une histoire récente. Le premier Centre de santé mentale (CSM) s’ouvre en 2002, et ce n’est qu’en 2009 que cinq lits en hospitalisation de nuit sont mis à disposition, sous la pression du Préfet de La Réunion qui récusait nombre de placements d’office sur son île.

La souffrance de l’évacuation sanitaire

L’année dernière, huit personnes ont bénéficié d’une évacuation sanitaire vers La Réunion. Un soulagement pour certaines familles qui se sentent démunies face à la maladie ; un mauvais souvenir pour nombre de patients. En cause : l’éloignement, ces 1400 kilomètres qui les séparent de chez eux, de leurs repères. Ils ont un sentiment de double isolement, dans la maladie et dans la culture. Le docteur Ramlati Ali, chef de service au centre hospitalier de Mayotte rapporte : « Je ne connais pas une évacuation sanitaire psychiatrique qui ait été bien vécue.  À chaque fois, c’est très négatif ».

Comprendre ce ressenti, c’est se plonger dans la culture de cette île, se faufiler entre les salouvas colorés*, admirer le visage des femmes peints au bois de santal, écouter les appels à la prière du muezzin et regarder les enfants courir pieds nus dans les rues poussiéreuses des villages.
Possédés par les esprits

À Mayotte, épileptiques, psychotiques, autistes et autres névrosés sont d’abord suspectés d’être possédés par des esprits. Ces esprits peuvent être bons ou mauvais, invisibles, d’apparence humaine ou animale et vivent à côté de la personne ou dans son corps. Djinns et Trombas dictent les conduites et ont des pouvoirs. Ils peuvent engendrer des comportements à risques, délirants, une agressivité incontrôlée…

Pour traiter ce syndrome de possession, le fundi (le sachant dans un village), peut préconiser une cérémonie d’exorcisme. Si la personne n’y est pas réceptive, malgré plusieurs tentatives, elle pourra être orientée vers un psychiatre. « Nous travaillons en collaboration avec les fundis, que l’on nomme les tradi-thérapeutes. Si le patient le souhaite il peut continuer à participer à ces cérémonies en  même temps qu’il  nous consulte », explique Lionel Buron, chef du service psychiatrie au CSM de Mayotte.

L’évacuation sanitaire du patient doit être le dernier recours, «quand la thérapie médicamenteuse a également échoué et que le patient, hospitalisé sous contrainte, représente un danger pour les autres patients de l’unité », poursuit le médecin.

En effet, après une visite de l’unité psychiatrique, on le comprend. Les conditions d’accueil sont limitées : à peine 150 m² où vivent, dorment et mangent cinq patients et quatre infirmiers. Deux chambres doubles, une simple, une chambre d’isolement, un coin télé et un coin cuisine, le tout desservi par un étroit couloir. On n’a qu’une envie : sortir. Mais le jardin est minuscule, encerclé de grillages et de barrières. Facile, donc, d’imaginer qu’un incident avec un patient gangrènerait les autres résidents. Notamment s’il est pris d’une crise extrême, car il n’y a pas suffisamment de personnels pour gérer une telle situation.

foumayottepetit.jpgÀ La Réunion, les centres psychiatriques sont bien plus spacieux, et les espaces verts sans commune mesure avec ceux de Mayotte.

Avec ses quelque 200 000 habitants, l’île aux parfums devrait, selon Alain Daniel, directeur du CSM, proposer près de 80 lits en psychiatrie. Mais, s’il est envisagé de pousser les murs (10 lits et 2 chambres d’isolement supplémentaires dans un futur proche), le directeur rappelle : « L’offre crée la demande. Nous travaillons en amont, sur le terrain, pour anticiper les crises aiguës de nos patients et voir en consultation tous ceux qui nous seraient signalés. Nous envisageons plutôt de mettre en place une hospitalisation de jour ».

Retour suspendu à l’accord du Préfet 

Pas assez de lits, ni de moyens, les patients mahorais « à risque » sont donc "évasanés".

À La Réunion, Michel Brun, le directeur des établissements psychiatriques de l’île, indique : « Ce qui est difficile, ce n’est pas de les prendre en charge, c’est de les renvoyer chez eux ». Sur 10 évasanés, 7 ou 8 reviennent sans difficultés, après un séjour de six à huit semaines, mais les 2 ou 3 autres restent en transit longue durée. Alain Daniel, le directeur du CSM de Mayotte, s’en défend : « Nous n’y sommes pour rien, c’est le Préfet de Mayotte qui signe les arrêtés de retour, pas nous ».  

Contactée, la préfecture de Mayotte rétorque : « Nous signons les arrêtés de retour dans les 48 heures de leur réception par l’ARS. Le dernier, par exemple, est arrivé le 3 avril, et nous l’avons signé dans la foulée. Certes, l’autorisation de départ du Préfet de La Réunion datait du 10 février ». La faute retomberait donc sur les Agences régionales de santé. Celle de La Réunion nous a renvoyé à celle de Mayotte, laquelle est restée injoignable pendant ces trois mois d’enquête.

L’année dernière, La Réunion accueillait un patient mahorais, en provenance de Sarreguemines en métropole (unité pour patients très difficiles). Un patient qui, à Mayotte, tranchait à coups de sabre la tête d’animaux vivants, et qui a manqué décapiter sa mère. En l’absence de signature de son arrêté de retour par le Préfet de Mayotte, l’équipe médicale de Saint-Benoît à La Réunion a été obligée de l’accueillir. Au bout de trois mois, le docteur Emmanuel Crespin en charge du dossier peste : « Cela fait plusieurs fois que nous relançons Mayotte pour qu’ils récupèrent leur patient, qui est soigné, mais ils font la sourde oreille ». Aujourd’hui, sur l’île aux parfums, enchaîner un membre de sa famille pour ne pas qu’il dérange, ne semble plus pratiqué, mais, l’isoler reste d’actualité. « Il n’y a pas si longtemps, nous avons rencontré une fille de 19 ans qui vivait, depuis petite, dans un trou, sous la maison de famille. Encline à des épisodes de folie où elle sortait dans la rue et se déshabillait en criant, ses parents l’ont installée là, dans un espace d’à peine 3m², à même la terre. Elle y faisait ses besoins et y dormait, comme un animal », raconte  Rozette Issouf, psychologue à la maison des ados de Cavani (Mayotte). Elle ajoute : « Le bouche-à-oreille d’une thérapie médicamenteuse réussie, mène peu à peu les familles mahoraises vers une médecine occidentale ».  

Agnès Farrugia

*habits traditionnels des femmes mahoraises

 

 

L’évasan psychiatrique, une pseudo solution

Geneviève Payet, psychologue clinicienne à La Réunion, a participé à la première mission d’évaluation psychiatrique à Mayotte en 1993.

 

Genevieve-Payet-petit-2011.jpgComment faut-il prendre en charge un « fou » dans un tel contexte culturel ?

On peut parler d’ethnopsychiatrie. À Mayotte comme dans d’autres îles, d’autres lieux, la culture et les traditions prennent une place telle que la médecine occidentale ne peut la nier. Avec des patients dont on sait que la thérapie médicamenteuse est nécessaire et sera efficace, il faut procéder en respectant les repères et les pratiques, laisser aux traitements traditionnels la possibilité d’exister et de s’exprimer. En somme, soigner sans dénigrer le lien à la culture (au langage, aux valeurs et aux croyances).

Dans ces conditions, n’est-il pas inapproprié de les soigner à La Réunion ?

Il y a évacuation sanitaire psychiatrique d’un patient, quand les solutions locales (réponses traditionnelles associées aux médecines occidentales) ne permettent pas d’apporter une réponse sanitaire satisfaisante. La souffrance du patient est majeure, il ne peut alors bénéficier d’une prise en charge intégrée, complète dans son cadre habituel de vie. Cet éloignement à visée thérapeutique qu’est l’évacuation sanitaire peut être source d’espoir quand la famille et sa communauté se sentent dépassées par la situation. Pour le patient en revanche, cela peut être plus compliqué. Son transfert, qui se conjugue parfois avec une hospitalisation d’office, le contraint à une migration forcée, souvent sans préparation et sans consentement. On l’extrait de son environnement social naturel, souvent le seul qu’il connaisse, pour l’immerger dans un groupe qui n’a ni les mêmes références, ni la même histoire, ni les mêmes racines que lui. Cet ailleurs, investi comme lieu de soin, lui est étrange. On lui impose de le découvrir, à une étape de sa vie marquée par des désordres psychiques. Ceci étant, il faut bien le soigner et si cela ne peut se faire à Mayotte …

Quel issue possible ?

L’évasan répond à un impératif médical indispensable. Il ne faut jamais perdre de vue que cet événement va s’inscrire dans l’histoire d’un malade, d’une personne. La part de l’humain (il s’agit ici d’un sujet en souffrance) doit toujours être prise en considération et servir de guide à la mise en place de toute EVASAN. Concernant des malades psychiatriques, ce qui est primordial c’est de les soutenir, les accompagner dans ce départ vers l’inconnu, mais également de les aider dans le sens inverse, pour qu’ils soient réintégrés à leur rythme et en fonction de leur état au retour. Soigner les patients sur leur territoire est quand même un idéal que l’on doit garder en tête !

Entretien : Agnès Farrugia

 

Repost 0
Published by futurs.journalistes.974 - dans Enquêtes
commenter cet article

Revenir À L'accueil

  • : Les futurs journalistes de La Réunion
  • Les futurs journalistes de La Réunion
  • : Ce blog présente les reportages des étudiants en journalisme d'InfoCom de l'université de La Réunion.
  • Contact

Recherche

Catégories