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15 mars 2014 6 15 /03 /mars /2014 16:33

Détak la langue !

 

Threutard-copie-2.jpgBercé et imprégné par la poésie depuis son enfance, le quinquagénaire est actuellement agent au service culturel du Port. Deux métiers, à l’image de ses valeurs et de ses passions. 

 

Citant des poèmes à l’arraché, de nature bavard et rêveur, Patrice Treuthardt incarne la spontanéité. Prolixe comme un virtuose de stand-up, le voici entrainant son interlocuteur dans son univers créateur. Il cite pêle-mêle mais toujours à propos Boris Gamaleya, Carpanin Marimoutou, Alain Lorraine, « les plus grands », Pablo Neruda, Axel Gauvin, Brassens, Saint-John Perse…. Poète à temps plein, à la silhouette svelte, il s’inspire de chaque instant de la vie, mais affirme n’avoir pas pu en faire son métier : « Ou viv’ pas avec la poésie, sauf quand ou lé mort ». Percevant 2 900 euros par mois, avec son emploi fixe, il évoque être originaire d’un milieu social modeste : « Fallait sert la ceinture, mon premier salaire ma donne mon papa, maître auxiliaire au vice-rectorat té paye bien dan temps là, 6 000 francs ». Donnant-donnant, c’est grâce à son père, qu’il apprend à connaitre plusieurs auteurs classiques, tels que Baudelaire, ou encore Victor Hugo. Le coup de foudre poétique, n’a pas lieu de suite, « Le style classique té impose à nou, la rebute à moin ». C’est en première, à l’âge de 17 ans, que son professeur de littérature, « la fait aime à nou la poésie, elle la mette le doigt sur ce que l’avait en moin ». Il dévore les revues littéraires, lit Jeune Afrique, découvre Aimé Césaire et d’autres poètes malgaches. Si la passion est présente, le futur étudiant ne se destine pas à des études de Lettres, et cela à son plus grand regret. En 1974, il s’envole vers la Métropole, à Aix Marseille, ou il suivra un cursus en Finances, qui lui permettra plus tard de travailler dans une banque…. Parti pour 3 ans, il n’y restera que 4 mois, « L’exil l’a tué à moin, la fait à moin poète de l’exil ».

 

« Avec l’exil, mon racine l’a remonté »


En contact, avec d’autres Réunionnais nostalgiques, de toute condition professionnelle, vivant en métropole, il ressent le manque, et l’attachement morale et physique qu’il porte à la Réunion : « Avec l’exil, mon racine l’a remonté ». La date de son retour au pays natal ancré dans son esprit, le 22 janvier, marque un tournant dans sa vie. L’engagement politique, prend peu à peu sa place. Combattre pour la langue créole devient sa principale motivation. C’est l’époque des dalons créateurs de textes et surtout du mythique groupe Ziskakan qu’il a fondé avec d’autres : Alain Armand, Bernard Payet, et consort. Combat qui selon lui : « n’aurait pas du être un bataille, n’aurait du être normal ». Lutte de toute une vie commençant à la période Debré, mais à son plus grand désespoir, qui n’a débouché que sur une simple petite avancée. Revendication marquée dans l’histoire réunionnaise et assimilée au Parti communiste réunionnais « Té di parti pestiféré, lo diable ». L’homme dénonce cette tendance d’alors à stigmatiser en dangereux communiste tout militant culturel.  

Mais l’époque des kabars du Port de 1979 est bien loin. Aujourd’hui, on retrouve Gilbert Pounia, le leader du groupe Ziskakan, se produisant à la Région pour fêter l’investiture de Didier Robert : « L’amitié lé important, c’est un grand dalon, li reste un l’ami, mais li navé pas le droit fait ça, té symbolique ».  


« La langue i porte nout’ culture »


Alors, il ne lui reste plus qu’à diffuser son message de créolité qui rime avec amour et partage. Avec émotion, ce passionné de foot se remémore la Réunion Lontan, « C’était la nature, la savane avant, nou té sa baigne dans la mer, pose la colle, jouer football, monte sur pied de mangue ». Aujourd’hui, il constate, un paysage démographique réunionnais totalement métamorphosé : beaucoup plus de logements, d’infrastructures, et beaucoup plus de départs en France métropolitaine. « Avec tout ça, la tradition créole i sava, nou perde a li ». Tel le professeur qu'il aurait bien voulu continué à être, l’homme de poésie, père de deux grands garçons, s’adresse à la jeunesse :  « A zot l’avenir, mett’ le créole en l’air ». Question éducation, il revient sur le créole à l’école : il ne suffirait  pas simplement d’enseigner la langue, mais d’apprendre dans sa langue, « Un l’anglais li appren’ en anglais, à cause un créole i apprendrai pas en créole ? ». Les cultures différentes ont d'ailleurs formé sa jeunesse, et il continue de se rendre en Inde, son « deuxième péi », chaque année.

Et de poursuivre, intarissable sur la question du créole. Qui dit culture, dit langue réunionnaise, et créolité : « La langue i porte nout’ culture ». Il se lance alors à la recherche des mots perdus, « maintenant c’est pu " grenadines ", c’est " fruits de la passion ". Si c’est avec humour, que l’on peut concevoir ses propos, Patrice Treuthardt, l’âme quelque peu désabusée, souhaite qu’on lui rende les mots de son enfance, son exotisme. Tonique !   

 

Christelle BÉNARD

(Photo Audrey Félicien)

 


 

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Published by futurs.journalistes.974 - dans Interviews
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