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21 avril 2012 6 21 /04 /avril /2012 07:56

Fous mahorais en transit à La Réunion

 

À Mayotte, comme partout, il y a des fous. Mais l’île aux parfums manque de structures et de personnels pour soigner les plus dangereux. Ils sont évacués vers la métropole ou vers La Réunion. Dix patients en moyenne sont accueillis chaque année par les psychiatres réunionnais. Objectif : les soigner et les renvoyer chez eux. Justement, le retour, parlons-en.

 

Une enquête d'Agnès FARRUGIA

 

dessinfous.jpg« S., 8 ans, n’est pas scolarisable. Auto-mutilations, refus de porter des vêtements, incapacité à communiquer. La petite fille serait habituellement enchaînée par sa mère qui nous a demandé de lui faire une piqûre pour la tuer. Les traitements traditionnels ont échoué malgré le sacrifice de quatre cabris. Diagnostic : profil de psychose autistique. Relève d’une prise en charge institutionnel intensive ». Voici un extrait du rapport de 365 pages établi par la première mission d’évaluation psychiatrique en 1993. Cette petite fille a été envoyée à La Réunion pour y être traitée, une petite fille finalement atteinte d’un autisme léger.

Mayotte et la psychiatrie, c’est une histoire récente. Le premier Centre de santé mentale (CSM) s’ouvre en 2002, et ce n’est qu’en 2009 que cinq lits en hospitalisation de nuit sont mis à disposition, sous la pression du Préfet de La Réunion qui récusait nombre de placements d’office sur son île.

La souffrance de l’évacuation sanitaire

L’année dernière, huit personnes ont bénéficié d’une évacuation sanitaire vers La Réunion. Un soulagement pour certaines familles qui se sentent démunies face à la maladie ; un mauvais souvenir pour nombre de patients. En cause : l’éloignement, ces 1400 kilomètres qui les séparent de chez eux, de leurs repères. Ils ont un sentiment de double isolement, dans la maladie et dans la culture. Le docteur Ramlati Ali, chef de service au centre hospitalier de Mayotte rapporte : « Je ne connais pas une évacuation sanitaire psychiatrique qui ait été bien vécue.  À chaque fois, c’est très négatif ».

Comprendre ce ressenti, c’est se plonger dans la culture de cette île, se faufiler entre les salouvas colorés*, admirer le visage des femmes peints au bois de santal, écouter les appels à la prière du muezzin et regarder les enfants courir pieds nus dans les rues poussiéreuses des villages.
Possédés par les esprits

À Mayotte, épileptiques, psychotiques, autistes et autres névrosés sont d’abord suspectés d’être possédés par des esprits. Ces esprits peuvent être bons ou mauvais, invisibles, d’apparence humaine ou animale et vivent à côté de la personne ou dans son corps. Djinns et Trombas dictent les conduites et ont des pouvoirs. Ils peuvent engendrer des comportements à risques, délirants, une agressivité incontrôlée…

Pour traiter ce syndrome de possession, le fundi (le sachant dans un village), peut préconiser une cérémonie d’exorcisme. Si la personne n’y est pas réceptive, malgré plusieurs tentatives, elle pourra être orientée vers un psychiatre. « Nous travaillons en collaboration avec les fundis, que l’on nomme les tradi-thérapeutes. Si le patient le souhaite il peut continuer à participer à ces cérémonies en  même temps qu’il  nous consulte », explique Lionel Buron, chef du service psychiatrie au CSM de Mayotte.

L’évacuation sanitaire du patient doit être le dernier recours, «quand la thérapie médicamenteuse a également échoué et que le patient, hospitalisé sous contrainte, représente un danger pour les autres patients de l’unité », poursuit le médecin.

En effet, après une visite de l’unité psychiatrique, on le comprend. Les conditions d’accueil sont limitées : à peine 150 m² où vivent, dorment et mangent cinq patients et quatre infirmiers. Deux chambres doubles, une simple, une chambre d’isolement, un coin télé et un coin cuisine, le tout desservi par un étroit couloir. On n’a qu’une envie : sortir. Mais le jardin est minuscule, encerclé de grillages et de barrières. Facile, donc, d’imaginer qu’un incident avec un patient gangrènerait les autres résidents. Notamment s’il est pris d’une crise extrême, car il n’y a pas suffisamment de personnels pour gérer une telle situation.

foumayottepetit.jpgÀ La Réunion, les centres psychiatriques sont bien plus spacieux, et les espaces verts sans commune mesure avec ceux de Mayotte.

Avec ses quelque 200 000 habitants, l’île aux parfums devrait, selon Alain Daniel, directeur du CSM, proposer près de 80 lits en psychiatrie. Mais, s’il est envisagé de pousser les murs (10 lits et 2 chambres d’isolement supplémentaires dans un futur proche), le directeur rappelle : « L’offre crée la demande. Nous travaillons en amont, sur le terrain, pour anticiper les crises aiguës de nos patients et voir en consultation tous ceux qui nous seraient signalés. Nous envisageons plutôt de mettre en place une hospitalisation de jour ».

Retour suspendu à l’accord du Préfet 

Pas assez de lits, ni de moyens, les patients mahorais « à risque » sont donc "évasanés".

À La Réunion, Michel Brun, le directeur des établissements psychiatriques de l’île, indique : « Ce qui est difficile, ce n’est pas de les prendre en charge, c’est de les renvoyer chez eux ». Sur 10 évasanés, 7 ou 8 reviennent sans difficultés, après un séjour de six à huit semaines, mais les 2 ou 3 autres restent en transit longue durée. Alain Daniel, le directeur du CSM de Mayotte, s’en défend : « Nous n’y sommes pour rien, c’est le Préfet de Mayotte qui signe les arrêtés de retour, pas nous ».  

Contactée, la préfecture de Mayotte rétorque : « Nous signons les arrêtés de retour dans les 48 heures de leur réception par l’ARS. Le dernier, par exemple, est arrivé le 3 avril, et nous l’avons signé dans la foulée. Certes, l’autorisation de départ du Préfet de La Réunion datait du 10 février ». La faute retomberait donc sur les Agences régionales de santé. Celle de La Réunion nous a renvoyé à celle de Mayotte, laquelle est restée injoignable pendant ces trois mois d’enquête.

L’année dernière, La Réunion accueillait un patient mahorais, en provenance de Sarreguemines en métropole (unité pour patients très difficiles). Un patient qui, à Mayotte, tranchait à coups de sabre la tête d’animaux vivants, et qui a manqué décapiter sa mère. En l’absence de signature de son arrêté de retour par le Préfet de Mayotte, l’équipe médicale de Saint-Benoît à La Réunion a été obligée de l’accueillir. Au bout de trois mois, le docteur Emmanuel Crespin en charge du dossier peste : « Cela fait plusieurs fois que nous relançons Mayotte pour qu’ils récupèrent leur patient, qui est soigné, mais ils font la sourde oreille ». Aujourd’hui, sur l’île aux parfums, enchaîner un membre de sa famille pour ne pas qu’il dérange, ne semble plus pratiqué, mais, l’isoler reste d’actualité. « Il n’y a pas si longtemps, nous avons rencontré une fille de 19 ans qui vivait, depuis petite, dans un trou, sous la maison de famille. Encline à des épisodes de folie où elle sortait dans la rue et se déshabillait en criant, ses parents l’ont installée là, dans un espace d’à peine 3m², à même la terre. Elle y faisait ses besoins et y dormait, comme un animal », raconte  Rozette Issouf, psychologue à la maison des ados de Cavani (Mayotte). Elle ajoute : « Le bouche-à-oreille d’une thérapie médicamenteuse réussie, mène peu à peu les familles mahoraises vers une médecine occidentale ».  

Agnès Farrugia

*habits traditionnels des femmes mahoraises

 

 

L’évasan psychiatrique, une pseudo solution

Geneviève Payet, psychologue clinicienne à La Réunion, a participé à la première mission d’évaluation psychiatrique à Mayotte en 1993.

 

Genevieve-Payet-petit-2011.jpgComment faut-il prendre en charge un « fou » dans un tel contexte culturel ?

On peut parler d’ethnopsychiatrie. À Mayotte comme dans d’autres îles, d’autres lieux, la culture et les traditions prennent une place telle que la médecine occidentale ne peut la nier. Avec des patients dont on sait que la thérapie médicamenteuse est nécessaire et sera efficace, il faut procéder en respectant les repères et les pratiques, laisser aux traitements traditionnels la possibilité d’exister et de s’exprimer. En somme, soigner sans dénigrer le lien à la culture (au langage, aux valeurs et aux croyances).

Dans ces conditions, n’est-il pas inapproprié de les soigner à La Réunion ?

Il y a évacuation sanitaire psychiatrique d’un patient, quand les solutions locales (réponses traditionnelles associées aux médecines occidentales) ne permettent pas d’apporter une réponse sanitaire satisfaisante. La souffrance du patient est majeure, il ne peut alors bénéficier d’une prise en charge intégrée, complète dans son cadre habituel de vie. Cet éloignement à visée thérapeutique qu’est l’évacuation sanitaire peut être source d’espoir quand la famille et sa communauté se sentent dépassées par la situation. Pour le patient en revanche, cela peut être plus compliqué. Son transfert, qui se conjugue parfois avec une hospitalisation d’office, le contraint à une migration forcée, souvent sans préparation et sans consentement. On l’extrait de son environnement social naturel, souvent le seul qu’il connaisse, pour l’immerger dans un groupe qui n’a ni les mêmes références, ni la même histoire, ni les mêmes racines que lui. Cet ailleurs, investi comme lieu de soin, lui est étrange. On lui impose de le découvrir, à une étape de sa vie marquée par des désordres psychiques. Ceci étant, il faut bien le soigner et si cela ne peut se faire à Mayotte …

Quel issue possible ?

L’évasan répond à un impératif médical indispensable. Il ne faut jamais perdre de vue que cet événement va s’inscrire dans l’histoire d’un malade, d’une personne. La part de l’humain (il s’agit ici d’un sujet en souffrance) doit toujours être prise en considération et servir de guide à la mise en place de toute EVASAN. Concernant des malades psychiatriques, ce qui est primordial c’est de les soutenir, les accompagner dans ce départ vers l’inconnu, mais également de les aider dans le sens inverse, pour qu’ils soient réintégrés à leur rythme et en fonction de leur état au retour. Soigner les patients sur leur territoire est quand même un idéal que l’on doit garder en tête !

Entretien : Agnès Farrugia

 

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Published by futurs.journalistes.974 - dans Enquêtes
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bastien 19/02/2013 21:43

Merci pour cet article plutôt bien documenté et mené dans un bon esprit journalistique.
En tant qu'infirmier, fou et ancien résident de mayotte, l'article m'a plu!!!

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